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Ma vie au village - 84

Quelquefois les étoiles sont toutes au-dessus de toi laissant un couloir au peu de lucioles. Tu oublies l'oppression. La vie même. L'interdit. Il n'y a que tes pieds sur la terre. Quelquefois ton œil transperce la paroi des arbres ou l'eau boueuse de la rivière.

Sinon tu rêves informément ce qui te reste à durcir du temps — image contrefaite dans le cercle d'eux, une carte-photo où ne parait ta haine des initiations, la leçon sexuelle et les simulacres d'orgie — tu migres avec l'air de rien sur les ailes d'un papillon noir.

On est debout, là, sans faire, que cracher du colgate sur le jour naissant.

Ou l'on monte à Ngola, dite aussi des collines combien on ne sait pas ni le compte des morts par la corde ou l'arme automatique, et toujours l'abordons à l'heure crépusculaire quand grésille l'amorce des néons. Les vitres s'attiédissent, bientôt le dehors froid, nos reins chauds, des rires parfois, faux éclats conjurant l'hostile, la pub sur les panneaux, slogans de corps trop lisses, cases à galerie qui nous dépassent dont on peine à fixer les formes sous la lampe, roses devantures mannequins rentrés bidons bleu plastique massifs canapés comme des cercueils pour les vivants, la vitesse trompeuse de l'automobile, l'énervement. Le trou que fait la lune dans la sombritude et ma négrité.

façades avec néons la nuit


















Avoir des mots à soi, de langue brute, palais cannibale, qui sentent la peau, les eaux, le trottoir, la mouillure, des mots qu'en marchant on garde dans la bouche, des mantras qu'on profane, moquant la fausse vertu. Puis le car s'arrête, l'auto, alors on est perdu.

vitrines avec néons la nuit


Ma vie au village - 83

Rester, tout en étant quand même, dans la nasse de la ville-image — faire revenir à la case de soi la part enfuie du passé — ce qui de l'oubli s'était imposé et qui soudain t'accorde une mémoire ; marcher, avec la faim intérieure au ventre, pour écrire les pages qu'on ne pourra mettre dans le livre de tes vies semblables qu'arpentent ceux qui sont toi, qu'ils dévorent avec les yeux en mode lecture inassouvie des signes. Au village, tu n'as que faire des lumières, le bitume de la nuit t'enduit, tu longes les bordures, à l'aveugle, et tu prends des poses au détour du chemin. Tu pars, t'extrayant du foyer, ce qui ronge, disant que je vais chier, et tu le penses à cause de cette vie — ailleurs au moins il y a des coins pour ça — tu erres un peu mais sans durer, afin qu'ils ne croient pas, les autres, que tu perds le sens de l'orientation. Partir, aller où l'espace est peut-être de lignes plus droites qu'ici, les pages pas trop froissées, audible le soupir, davantage l'étreinte, sa durée, après que tu te sois confié à toi-même la chose, qu'à ton enfance tu aies fait l'aveu, te murmurant qu'avec le temps l'on peut malgré tout souffrir, qu'on a le droit de tout se dire, eux celui de ne pas savoir, partir, aller vers un qui sans besoin de mots saura écouter lire le spasme de ta bouche.


The Bourne Supremacy, P. Greengrass, 2004



Èlépi ! 10




poème d'amour et de Pygmésie intérieure
lu par Éric Schulthess CarnetdeMarseille
texte chez

vers le Rocher du loup, sur la route de Rio Campo


Temba, South Africa
 

Ma vie au village - 82

La pluie son bruit longtemps sur les palmes tressées ou la tôle des toits, la route si grasse depuis que n'y sommes allés, je néglige le village comme on détourne de soi le souvenir d'un amour passé ; j'aspire plutôt la ville par les yeux, quêtant des ombres l'aumône d'un regard, guettant des visons brèves derrière la vitre de l'auto, flashs de chair contre les murs trop noirs ; pas facile de s'y trouver la nuit dans ce foutoir urbain, de l'extraire de ses propres luisances et celles qu'elle génère, les néons rose et vert, les braseros de feu sanglant qu'on évente entre ses cuisses, l'ivoire jaunie de l’œil avec au centre un puits distendu par la colle, un gouffre qui t'appelle pour qui tu ne peux rien, I can make nothing, je pleure, ces vies que tout périme, une bougie qui seule s'endort au fond de la boutique — encore tu vacilles toi et parfois te dresses à l'effort, tu te shootes au reflet, au bain révélateur, à l'inverse de ce qui paraît — encore la nuit et cet on-dit que certains sont ténèbres, qui vont fiers pourtant laissant l'empreinte de leurs corps sur la paroi de granit, pénètrent les écrans, lumière négative comme les mains trouvées, le contour de ces mains — posées grandes ouvertes sur la pierre — ces mains mises à même la peau, bouche à l'about des sarbacanes, la giclée heurtée du pigment ; marcher, parfois dans un désir pur qu'on te jette à la terre, aller où l'on ne sait pas si quelqu'un, une présence qui respire le même fluide clair, partage ta translucidité, l'élan inexpliqué, cet en-toi qui ne s'ouvre qu'à l'onde familière — la nuit, avec ses yeux



Marguerite Duras  Les mains négatives

Graffitis dans la brousse

Abong-Mbang
au bord de la route 10
3 graffitis 
sur le grand mur de soutènement, à l'endroit où s'arrêtent les voyageurs 

depuis la gargote, je les vois, entre des conseils pour lutter contre le VIH-sida peints dans un rectangle et un défense d'uriner sous peine d'amande (sic)
un homme, le même homme,
couché, sans bras, debout bras étendus,
son visage
des lettres 

Иive rRwS  ИиeMR rs  Иives

une énigme

graffiti 1 homme couché sans bras
graffiti 2 homme debout bras étendus
graffiti 3 visage et buste